Dans cette recherche du rapport de la figure au fond, de l’homme au paysage, la série présentée à la galerie Priska C. Juschka Fine Art s’articule autour de la notion de frontière. Sont présentés ici des tableaux représentants des hommes en marche, dans des paysages incertains, tentant de franchir une barrière, passant une rivière ou une étendue d’eau. Immigrants illégaux, réfugiés, fuyards ou simples voyageurs nous n’en savons rien. Face à ces figures quelques tableaux ne représentent que la frontière elle même au travers de barrières ou de clôtures traversant le paysage. Ce rapport du paysage à l’architecture la plus élémentaire donne un contrepoint aux tableaux de figures. Il n’est pas question de souffrance ici ou de pathos mais davantage de lutte : l’homme se battant pour un avenir meilleur, le sujet luttant dans le paysage, ou encore le figuratif face à l’abstrait.
Je recherche le suspens dans mes peintures, comme une respiration douce entre deux détonations. Ici un paysage, calme en apparence, où vient de se produire un glissement de terrain ; là un feu dont la présence reste une énigme, ou encore un refuge qui semble inaccessible. Lorsqu’une figure est convoquée c’est avec la même étrangeté qu’elle traverse ce lieu, s’y débat, s’y endort, la toile devenant ainsi une scène ouverte à de nombreuses interprétations. Ces peintures tentent d’être le théâtre de ces ambiguïtés, croisant le quotidien et l’étrange, l’action et son arrêt, ou encore le connu et l’accident.
Les sujets choisis ne sont pas à proprement parler irrationnels, ils sont issus du quotidien, d’une certaine marge du quotidien : un homme cherchant de l’or avec son détecteur de métaux, un autre occupé à regarder une sorte de sphère céleste, ou encore celui-ci traversant pieds nus un lit de braises. Il émane de ces peintures une sorte d’étrangeté sourde, les hommes autant que les bêtes sont affairés, parfois jusqu'à l’absurde ; ils évoluent dans des espaces indéfinis au sein desquels ils semblent flotter, comme en suspens. C’est dans la confrontation entre ces personnages, leur traitement pictural et l’espace lui même, que se construit un travestissement du sujet d’origine : il se crée alors un écart, une marge de lecture, qui donne à l’image une étrange aura. Et si dans certains tableaux l’homme est absent, ce sont les vestiges de son passage qui se font les éléments clés d’une énigme révolue : ici un feu encore vif, là une tente dont les occupants se seraient enfuis précipitamment.
Je ne peins pas le paysage en tant que genre pictural, mais avec l’intention qu’il devienne une scène, une arène pour les figures. Je traite le fond davantage comme un territoire que comme un paysage, c’est un lieu à définir, il doit fonctionner comme un « écran à projections ». Non pas projections mentales, sentimentales ou autres, mais plutôt physiques, sensorielles. Mes paysages ont ainsi une part d’indétermination, ils ne représentent pas un endroit précis, ils ne peuvent être assimilés à un temps, à une époque précise ; en ce sens ils sont proches de l’idée de ruine. Réalisés par strates successives les fonds aux couleurs vives laissent souvent visibles des trouées sur les couches de peintures antérieures : l’espace est ainsi davantage pictural que mimétique. Le fond, par ses couches, ses traits, ses surfaces colorées tente de produire cette sensation, un contrepoint de la figure qui entame un processus de narration, nécessairement inachevé ; créant ainsi deux territoires, deux récits distincts et pourtant à la limite chacun l’un de l’autre.
Cette indétermination du paysage, cette confrontation de l’homme avec une histoire, une force qui lui est étrangère, et la réunion de ces principes disparates et même parfois anachroniques en une image peinte sont les bases poïétiques de mon travail.